La Gestion des conflits dans les évaluations d’impacts : Cinq Clés pour les aborder
Article invité rédigé par Stéphanie Belliard-Hogue, membre de l'IAIA
Les défis relationnels du professionnel en évaluation des impacts
Comme professionnel en évaluation des impacts, vous composez avec des personnes et des groupes aux perspectives, aux intérêts, et aux bagages multiples. Qui plus est, ceux-ci proviennent d’organisations dont les paramètres et la culture diffèrent.
Qu’il s’agisse du gestionnaire de projet, de la responsable des relations avec les parties prenantes, du représentant d’une Première Nation, du membre d’une communauté locale, de la dirigeante d’un organisme, de l’experte dans un domaine scientifique, du chargé des consultations auprès des Premiers peuples, d’une citoyenne touchée par un projet, ou autres, ils ont tous ce point en commun : leurs valeurs, convictions, besoins ou identité ont pu être plus d’une fois ébranlés dans le cadre du processus d’évaluation des impacts ou dans un passé plus ou moins lointain.
En conséquence, les professionnels de l’évaluation des impacts et des relations avec les parties prenantes doivent souvent composer avec des dynamiques complexes : des consultations chargées émotionnellement, des discours polarisés, des déséquilibres de pouvoir, des cadres d’analyse limitatifs, et des relations de confiance fragilisées.
Alors, comment favoriser des relations de confiance durables qui mènent à des échanges constructifs et des solutions plus inclusives?
Mon expérience en consultation autochtone et publique
Il y a quelques années, j’ai eu la chance d’occuper un poste en consultation autochtone et publique en matière d’évaluation environnementale. Ce passage a été une période marquante de ma carrière à plus d’un égard.
Arrivant d’un contexte de développement de politiques, j’ai d’abord été frappée par un contraste important entre ma culture de travail d’origine et celle afférente à la gestion de projets. Le rythme, la structure, les façons de faire, et les attentes se distinguaient.
J’ai aussi pris mes fonctions à un moment charnière sur le plan politique au Canada, où la réconciliation avec les Peuples autochtones avait été placée au cœur des priorités. Chacun comprenant à sa façon le concept de « réconciliation », les malentendus et les non-dits étaient implicites, et il était délicat de porter ce rôle.
En outre, venant moi-même de l’univers du droit et des sciences humaines, j’intégrais un milieu caractérisé par la pensée scientifique : les priorités, les croyances, et les données valorisées n’étaient pas les mêmes.
Enfin, j’étais en passe de compléter ma formation de tierce partie neutre, et de coach en gestion des conflits. J’avais très à cœur de refléter dans mon travail des valeurs d’inclusion, d’équité et de compréhension profonde des enjeux identitaires sous-jacents aux tensions existantes.
Mes principaux défis ont été les suivants: incarner un système de pensée propre aux sciences humaines dans un milieu scientifique, représenter les intérêts de groupes externes au sein d’une organisation en situation d’autorité décisionnelle, et proposer une culture de gestion du conflit ancrée dans le dialogue approfondi, dans un environnement où les interactions étaient rapides, notamment en raison des échéanciers serrés et de la lourdeur de la tâche.
J’ai donc connu des succès et des échecs, comme on peut se l’imaginer.
À travers mes réflexions subséquentes sur mon expérience, j’ai dégagé certaines leçons en lien avec la prévention et la résolution des conflits en matière d’évaluation des impacts
1. Une meilleure aptitude à comprendre les intérêts et les besoins sous-jacents aux prises de position des acteurs de l’évaluation des impacts peut atténuer les tensions
À l’image d’un iceberg, seuls 10% des éléments d’un conflit sont visibles en surface. Développer notre sagacité en augmentant notre capacité à suspendre notre jugement, à écouter avec ouverture pour tenir compte des 90% restants, et à explorer des solutions plus adaptées aux uns et aux autres peut donc être un atout clé pour les professionnels.
Cela ouvre la voie à des conclusions plus pertinentes et rassembleuses.
2. Nos rôles sociaux influencent notre façon de nous positionner et d’interagir : en être conscient peut nous aider à relativiser et à mieux jongler avec les divers intérêts et réactions en présence
Il y a tout un ensemble de préjugés, positifs et négatifs, qui accompagnent ce que nous représentons aux yeux de notre interlocuteur. À titre d’exemple, quand nous jouons un rôle d’interface entre le gouvernement et le public, nous représentons l’autorité de l’État. S’y rattachent des histoires, parfois intergénérationnelles, des suppositions, des craintes, des espoirs, etc.
La façon dont les gens se représentent qui nous sommes en fonction de notre rôle conditionne la façon dont ils interagissent avec nous. Nous avons aussi des présupposés et des biais qui influencent, parfois inconsciemment, notre propre façon d’interpréter les intentions des autres et notre façon d’interagir avec eux, en fonction de leurs rôles et de leur appartenance.
Une partie des réactions des gens envers nous concernent notre rôle, et non notre personne. Être conscient de ce chevauchement d’identités peut faire diminuer l’effet déclencheur que certaines interactions plus houleuses peuvent avoir sur nous et sur nos propres choix de réponses.
3. Le degré de hiérarchisation des savoirs et de rigidité des cadres d’analyse de l’évaluation des impacts influence la qualité des relations avec les parties prenantes
Faire partie d’un groupe minoritaire ou en position de moindre influence sur le cadre et les résultats est pour le moins inconfortable. Constater que nos demandes ne sont pas prises en compte ou entendues de façon satisfaisante laisse des traces et peut teinter la nature des relations entre différents acteurs.
Les professionnels en évaluation des impacts ont une certaine latitude pour rééquilibrer cet état de fait. Ils peuvent utiliser leur propre sphère de responsabilité pour mieux représenter les voix et les connaissances des personnes et groupes qui sont dans l’ombre. Cela, tout en tenant compte des limites de leur mandat et de la capacité de leurs collègues et mandataires à aborder les choses autrement.
La « manière » importe : il existe une intersection fine entre le fait de se poser en allié des personnes consultées, et le fait d’être perçu comme étant déloyal à son « groupe d’appartenance ».
4. Les émotions n’ont pas de date d’échéance : l’historique des relations s’invite dans la situation actuelle et nous n’avons pas toujours la latitude de nous y pencher durant le processus
L’existence de conflits enracinés affecte directement le processus d’évaluation des impacts d’un projet à l’étude : son accueil, sa pertinence, son succès, et le type de conversation que voudront avoir les acteurs.
Il existe une tension entre la tendance à circonscrire la discussion au cadre de l’évaluation des impacts par souci d’efficacité, et l’opportunité d’aborder les enjeux plus larges en vue de guérir la relation.
5. Faire preuve de créativité tout en honorant les limites et les paramètres donnés pour l’évaluation des impacts présente un défi : savoir quand et comment le relever est un art subtil à conquérir
Pour favoriser des relations de confiance et une approche inclusive, l’idéal serait de pouvoir cocréer ou d’établir les paramètres de l’évaluation des impacts de concert avec les différents acteurs consultés. Le degré auquel cela peut être fait varie en fonction du contexte et il faut tenir compte de ce qui est permis ou non.
Quoi qu’il en soit, il existe toujours en notre contrôle une petite sphère de créativité à l’intérieur des cadres établis, dans laquelle il est possible d’innover et de mieux valoriser les intérêts et les besoins de chacun. Et parfois même, nous avons l’occasion de contribuer à transformer les paramètres établis : la saisir!
Pourquoi le professionnel en évaluation des impacts gagne-t-il à s’outiller en résolution des conflits?
Les tensions, les faux-pas, les remises en question, et les conflits sont inévitables. Ils le sont d’autant plus que l’interdépendance augmente entre les différents acteurs impliqués dans l’évaluation des impacts des projets.
Il existe aussi plusieurs façons de réagir aux conflits chez les personnes interagissant dans ce cadre. Certaines valorisent une approche transactionnelle axée sur l’atteinte d’objectifs, d’autres pratiquent plus facilement la confrontation, l’évitement, l’obéissance, ou le dialogue. D’autres encore espèrent pouvoir cultiver des relations à long terme et traiter des sources de conflits en profondeur.
S’outiller pour accueillir et aborder ces différentes formes d’expression et de gestion des désaccords est très utile pour aller vers des résultats mutuellement plus satisfaisants.
Finalement, ce qui est important pour une personne ou un groupe pourrait être plus ou moins reflété à la suite de l’évaluation faite, en fonction, par exemple : des normes de l’évaluation des impacts, des personnes en charge de celle-ci, des exigences reliées au milieu d’implantation du projet, des lois et politiques en place, ou des critères reliés au filtrage et à l’utilisation des données reçues.
Cela a un effet sur le sentiment d’être entendu et sur le lien de confiance entre les décideurs et les personnes et groupes consultés au cours des évaluations d’impacts.
Les acteurs de l’évaluation des impacts devront encore cohabiter, voir coopérer ou collaborer après la fin du processus: faire des choix conscients et utiliser des approches qui favorisent la mutualité ne peut qu’être avantageux pour tous!
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Stéphanie Belliard-Hogue est une médiatrice, coach de gestion de conflits et Tierce partie neutre certifiée, basée à Québec. Présidente-fondatrice de PercoLumen – résolution de conflits, elle soutient les personnes, les organisations et les communautés qui souhaitent transformer leurs interactions conflictuelles en occasions de croissance et de collaboration. Formée en médiation environnementale, elle cumule plus de 15 ans de carrière dans la fonction publique fédérale, dont en consultation publique et autochtone en contexte d’évaluation des impacts. En tant que formatrice principale du module sur la facilitation des groupes en conflit (TPN2) de l’ICRC, Stéphanie forme des leaders autochtones et de la société civile à travers le Canada. Résolution De Conflits | Percolumen


